EUPHORIE
Tu es au jardin, assis, seul avec ton carnet de notes, de quoi
manger, boire et fumer.
La nuit est venue, mais se calme que la bougie brûle sans / vaciller,
qu'elle répand son reflet sur la table aux rugueuses planches,
qu'elle brille sur la bouteille et le verre.
Tu écris une ligne ou deux, puis tu te reposes : tu contemples
le rougeoiement du soir devenir celui du matin,
les vagues de cerfeuil, écumantes, vertes-blanches dans les
ténèbres d'une nuit d'été,
pas le moindre phalène autour de la bougie mais des chœurs
de moustiques dans le chêne ;
les feuilles si calmes contre le ciel... Et le tremble qui
chuchote dans le silence :
la nature tout entière, forte d'amour et de mort autour de / toi.
Comme si c'étais la veille d'un long, long voyage :
on a le billet en poche, et les valises sont faites.
Et vous êtes là, et vous sentez la proximité des pays / lointains,
comme tout est dans tout, la fin et le commencement / ensemble :
ici et maintenant votre départ est aussi votre retour,
comme la mort et la vie sont fortes en vous !
Oui, m'unir à la nuit, à moi-même, à la flamme de la bougie
qui me regarde dans les yeux, tranquille, insondable et / tranquille,
m'unir au tremble qui frémit et chuchote,
m'unir aux fleurs qui se penchent hors des tènèbres pour / écouter
ce quee j'avais au bout de la langue mais que je n'arriverai / jamais à dire,
ce que je ne voudrais pas révéler même si je pouvais.
Ah, la joie la plus pure chante en moi !
Et la flamme grandit... C'est comme si les fleurs se pressaient / vers moi,
plus près, plus près de la bougie comme le scintillement des
mille foyers d'un arc-en-ciel.
Le tremble chuchote, joue, le rougeoiement du soir gagne
et tout ce qui était indicible et lointain devient indicible / et proche.
Gunnar Ekelöf: Opus incertum. Transcript du suédois par Jean-Clarence Lambert. Pierre Seghers, Paris, 1963, 29-30
Some of the most appreciated poems by Gunnar Ekelöf on different languages.